A vos écouteurs ! PODCAST #02 : (re)sourcer en France

L’industrie de la mode a un impact considérable sur notre planète. Qu’il s’agisse des matières et de leur transformation, de la pollution des eaux, du transport ou encore du gaspillage dû à la surconsommation de vêtements, le secteur contribue largement à la dégradation de l’environnement. Parmi les solutions permettant de résoudre ce problème, on peut encourager une réorientation du sourcing vers la France et le recours plus fréquent à des matières comme le lin, le chanvre, le mohair… Par ailleurs, il est temps de se demander si récupération et recyclage textiles n’offrent pas une opportunité de valeur ajoutée pour le secteur.

Animé par Nathalie Ruelle, Professeur permanent IFM

MIF_Re-Sourceren-France

Compte-rendu de la thématique / réalisé par le groupe d’étudiants de l’IFM ayant travaillé sur ces sujets.

Depuis 2012, Christèle Merter, ingénieure textile, a lancé au sein du groupe HappyChic (marques Jules, Brice et Bizzbee) une ligne de produits éco-conçus, à base de fibres recyclées et de fibres écologiques.  La Gentle Factory, qu’elle dirige, est devenue une marque à part entière qui joue le rôle d’une « machine à concepts responsables » en adéquation avec les exigences sociétales du moment : produits fabriqués en France avec des étoffes également fabriquées en France, échange et revente facilités entre clients, location de vêtements, recrutement de personnes en situation de handicap… « La Gentle Factory, c’est 350 000 pièces produites en France en 2017, dont 60% sont en maille, notamment des t-shirts à prix accessibles », indique Christèle Merter en ouverture d’une matinée de réflexion sur les matières françaises et la réémergence de nouvelles filières locales.

 

Après consultation des motivations des clients pour l’achat « Made in France », la Gentle Factory a opté pour une transparence maximale en communiquant sur le lieu de tricotage, de teinture, de confection et de sérigraphie. Cette démarche d’organisation de la filière a donné lieu à la création d’une communauté de fabricants. Les gros volumes commandés par la Gentle Factory permettent à la marque d’avoir des prix bien plus accessibles que les jeunes créateurs qui se lancent dans le « Made in France ». Autrement dit, les impératifs de rentabilité n’empêchent en rien de fédérer une communauté qui veut agir pour faire évoluer les choses.

 

Peut-on reconstituer une filière textile 100% française en 2018 ? Cette question a été au cœur d’une table-ronde avec Jean-Pierre Romiguier, gérant-fondateur, Le Sac du Berger ; Jacques Follet, agriculteur et président, LCBio (lin) ; Nina Giorgi, chargée de mission, LCBio. A savoir : aujourd’hui, les filatures ont pratiquement disparu en France. Les fils sont faits majoritairement en Espagne, au Portugal ou en Italie. Mais trois exemples (le lin, le chanvre et la laine) permettent de parler d’un renouveau possible d’une filière textile qui pourrait rendre les marques de mode (un tant soit peu) moins dépendantes de matières importées.

 

On ne sait pas assez que la France est le premier producteur mondial de lin, mais on ne l’a pas toujours en tête parce que les fibres de lin partent à l’international pour y être transformées, essentiellement en Chine ou en Inde (c’est le cas pour la quasi-totalité de la production française). Or une association comme LC Bio promeut la production de lin bio en Europe dans l’idée de créer une nouvelle filière et dans l’objectif de recréer une ou plusieurs filatures. Depuis 2010, une production de lin bio (sans désherbant, sans pesticides, sans engrais) prend place en Seine-Maritime, où, dit-on, « se fait le plus beau lin du monde ». Des réflexions sont en cours pour remettre en place au moins une filature de lin en France. Or ce sera très coûteux, avec la nécessité de rassembler beaucoup d’acteurs pour assurer des volumes et faire tourner l’usine. Pour que la filière du lin bio existe, il faut rassembler des « teilleurs », des filateurs et des tisseurs…

 

Plus au sud de la France, la région aveyronnaise a vu la fermeture de sa dernière filature de laine en 1974 (Saint-Affrique). Il y a là-bas aussi aujourd’hui la volonté de recréer une filature pour transformer sur place la laine de brebis lacaune, alors que jusqu’ici la laine avait tendance à être considérée comme un déchet sans grande valeur. « Pas la peine que la laine parte à l’autre bout du monde pour revenir », dit Jean-Pierre Romiguier, qui projette de relancer une industrie de la laine autour de Mazamet (Tarn), où on comptait vers 1900 une cinquantaine d’usines de « délainage » travaillant pour le monde entier.

 

« Il n’y a plus aucune manufacture de chanvre textile en Europe (tout est en Chine). Le chanvre récolté en France sert surtout à l’isolation des bâtiments… » explique Jacques Follet, agriculteur et président de LC Bio. Le lin et le chanvre peuvent-ils cependant renaître et offrir une alternative viable au coton ? C’est le pari de Velcorex-Matières Françaises, une des marques du groupe Pierre Schmitt en Alsace (avec notamment une marque, Emanuel Lang), qui projette d’ouvrir des filatures de lin, de chanvre et même d’ortie… L’idée c’est de travailler sur de la filature « à sec » pour avoir des produits moins voraces en eau (pour l’instant, le stade est celui du prototypage).

 

A savoir : la Confédération européenne du Lin et du Chanvre est une organisation européenne agro-industrielle regroupant et fédérant tous les stades de production et de transformation du lin et du chanvre.

 

Une deuxième table-ronde s’est ensuite penchée sur l’économie circulaire au service du « made in France » : réutiliser des étoffes existantes et valoriser des chutes sont des solutions qui permettent d’économiser les ressources. Le monde du recyclage ouvre la porte à de nouvelles façons de produire et de consommer la mode, mais aussi de multiplier les utilisations secondaires des textiles et du cuir.

A savoir : depuis 2018, la Chine a décidé de fermer ses frontières aux déchets, notamment textiles. L’Europe va donc avoir encore plus de déchets textiles à traiter et à valoriser.

 

Intervenant(e)s de cette table-ronde : Eva Zingoni (créatrice de la marque éponyme, qui recycle des chutes de tissus des maisons de luxe), Adèle Rinck (ECO-TLC), Màrcia De Carvalho (Les Chaussettes orphelines), Thibaud von Tschammer (groupe Deveaux), Patrick Mainguené (Insoft, PME de chaussures, Romans-sur-Isère)

 

L’éco-organisme TLC (TLC = textiles habillement/linge de maison/chaussures)  est né d’une loi (2008) conçue pour mettre en place une « responsabilité élargie » des marques. Les marques (partenaires d’Eco TLC) ont l’obligation de pourvoir à la fin de vie de leurs produits, y compris pour le textile en France, ce qui est un « cas unique en Europe » selon Adèle Rinck. En 2016, la filière textile a collecté 35% des 600 000 tonnes mises sur le marché français et valorisé 99,7% des textiles et chaussures triés.

 

Comment relancer une activité économique traditionnelle à Romans-sur-Isère, dont l’industrie de la chaussure a quasiment disparu ? Une des possibilités, c’est de réaliser des chaussures tricotées à partir de fibres recyclées et de bouteilles plastiques, ce que fait l’entreprise Insoft, experte en « éco-conception » : pour pouvoir recycler correctement, il s’agit d’en intégrer les contraintes en amont de la production.

A savoir : 350 millions de paires de chaussures sont vendues en France par an et ne sont pas recyclées.

 

Le « made in France » revit grâce à des personnalités latino-américaines basées à Paris, comme la Brésilienne Marcia de Carvalho, styliste maille de formation, qui récupère des « chaussettes orphelines » avec le soutien d’ECO TLC, ou encore Eva Zingoni (de Buenos Aires, Argentine), qui récupère des tissus inutilisés ou jetés par les marques de luxe. Eva Zingoni a fait le constat d’un gâchis de tissus dans les studios où elle a travaillé pendant quelques années et elle explique qu’elle fait depuis huit ans « l’équivalent de la cuisine avec les restes d’un restaurant de chef étoilé ». Ce n’est pas vraiment du recyclage parce que les tissus n’ont jamais été utilisés, on parle donc plutôt d’ « upcycling ».

 

« Même Zara (Inditex) va dans le sens du recyclage et de l’économie circulaire », constate Thibaud von Tschammer (groupe Deveaux, fabricant de tissus). Deveaux a mis en place une filière de produits recyclés à partir de chutes du secteur de la confection. « La moitié de nos produits sont fabriqués à base de fils recyclés », explique Thibaud von Tschammer, qui insiste cependant pour dire que « tout le monde n’a pas les moyens d’acheter du « made in France ».