Chapitre 2 : Le b.a.-ba des pratiques collaboratives : 1 + 1 = 3

Sous le regard de la Ministre Agnès Pannier-Runacher, qui participe au débat en visio-conférence, Lucas Delattre accueille Guillaume de Seynes, Président du Comité Stratégie de Filière Mode et Luxe, Yves Dubief, Président de l’Union des Industries Textiles, Guillaume Gibault, Président du Slip Français, Léa Marie, Directeur Adjoint Habillement à l’IFTH, Sophie Pineau, membre du Conseil d’Administration du GFF et Présidente Getex, Marc Pradal, Président de l’UFIMH et PDG de Kiplay et Clarisse Reille, directrice générale du DEFI.

Agnès Pannier-Runacher

Marques, industriels, employés, c’est par la pluralité des points de vue que se construit l’industrie de demain. Elle s’appuie sur la collaboration et la solidarité pour réinventer les modèles du passé. Quel est l’avenir de l’industrie textile après la crise du Covid-19 ?

La dynamique rencontrée lors de la crise du Covid-19, avec la fabrication des masques, peut-elle déboucher sur quelque chose de durable ?

Agnès Pannier-Runacher, Ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, chargée de l’Industrie, nous parle des enseignements à tirer sur la filière textile.

Tout d’abord, il s’agit de matérialiser la façon dont la chaine de valeur textile est organisée. Car elle est aujourd’hui très internationalisée et elle n’est pas infaillible, puisqu’il suffit d’une crise pour la mettre à mal de manière très rapide et avec de conséquences qui avaient été sous-estimées.

Le 2ème enseignement avec le projet « Savoir Faire Ensemble« , c’est la rapidité avec laquelle les industriels se sont mobilisés, en collaboration avec l’état, pour produire des masques répondant aux exigences sanitaires, et cela, en 15 jours. Ce qui démontre de la richesse et de la réactivité de nos territoires.

Enfin, il s’agit d’envisager la suite pour la filière textile : Quels types de production est-on capable de relocaliser en France ?

Un autre des enjeux survenus ces derniers mois, c’est l’impact environnemental. A titre d’exemple, on sait que le masque lavable mis au point a une empreinte écologique beaucoup plus faible que le masque chirurgical importé de très loin.

Guillaume de Seyne souligne en effet « une mobilisation vers des produits de qualité » qui montre la capacité et la qualité de l’industrie française textile mais aussi de la maroquinerie et des fabricants de matière. « Une mobilisation forte, porteuse d’espoir et de dynamique ». Il est d’une importance capitale d’acheter des produits dont on connait l’origine, le parcours, pour tendre vers une consommation plus vertueuse.

Mais comment convaincre le consommateur de la nécessité du made in France ?

Guillaume Gibault souhaite tout de suite « Tordre le cou au ‘c’est plus cher’ car ça ne l’est pas ». Prenons l’exemple des masques textiles : « ils sont lavables, donc finalement, moins cher si on divise le prix par le nombre de lavages. Et ça soutient l’emploi local. »

Un geste de bon sens citoyen !

Quid des règles de la commande publique ?

Agnès Pannier-Runacher rappelle qu’à l’époque, le marché français n’était pas capable de fournir la forte demande de l’État qui s’est donc appuyé sur des entreprises françaises qui ont sourcé à l’étranger. La commande publique répond à un cahier des charges et à des règlementations européennes. Il faut ménager un égal accès à toutes les entreprises à la commande publique, pour éviter l’ultra-nationalisme. Ainsi, tout l’enjeu réside à démontrer que notre produit est meilleur.

Ne pas uniquement choisir un produit sur le prix, mais plutôt sur des caractéristiques objectivables, comme l’empreinte sociale et environnementale. On rééquilibre ainsi la commande publique au profit d’entreprises qui ont des produits de qualité.

« C’est ce virage qu’on veut faire faire à la commande publique. En ajoutant des clauses environnementales et sociales. »

La fabrication des masques a montré une forte collaboration au sein de la filière, comment peut-elle se concrétiser ?

Pour Clarisse Reille : « La collaboration va être indispensable pour lancer ces nouveaux modèles ».

Il faut aller vers des collaborations extra-secteur, de toutes natures et à tous niveaux : « l’innovation née de ces collaborations avec d’autres mondes. » Et les relocalisations sont un sujet emblématique de ce qui peut être fait avec ces notions de partenariats.

Quel avenir pour l’industrie textile de ce pays ? Le contexte est-il porteur ?

Pour Yves Dubief, les fabricants de matières et les confectionneurs ont su travailler ENSEMBLE et être innovants. « On ne gagnera cette bataille de la relocalisation et du made in France que si on évolue dans un univers de compétitivité ». Ainsi, il salue l’initiative du gouvernement sur la baisse des impôts de production qui redonne de la compétitivité aux entreprises françaises.

En parlant de collaboration, Lucas Delattre évoque la charte de bonnes pratiques signée entre les façonniers et les maisons de luxe il y a 10 ans. Pour Sophie Pineau : « Cette crise nous a mis sur un pied d’égalité, et la solidarité est la première des valeurs qui a été soulevée. » Donc cette charte a toujours été en vigueur. Cette crise conforte les décisions stratégiques que la filière a prises il y a des années.

Marc Pradal quant à lui souligne « au démarrage, une aventure humaine ».

« On a su mobiliser, avec la fougue des jeunes et l’expérience des anciens, 1 400 entreprises. Et notre industrie a été révélée aux yeux des français ».

Pour lui, la filière textile et mode doit être une force pour la France. Avant cette crise, une campagne avait été lancée pour recruter dans le secteur mode et luxe 10 000 collaborateurs par an, Savoir pour faire. Le secteur se projette sur une deuxième campagne.

Léa Marie revient sur la forte mobilisation autour de la fabrication des masques et souligne l’adaptabilité, la réactivité et l’esprit d’innovation de la filière : « Il faut rappeler que le masque lavable n’existait pas ! Il a fallu le créer et la filière a dû s’adapter ».

Mais une question subsiste, va-t-on être capable de faire la mode autrement post crise ?

Agnès Pannier-Runacher invite la filière à saisir cette occasion pour essayer de la penser autrement. Il y a des collaborations à mettre en place, dans la complémentarité des savoir-faire.  

« Le risque, c’est que le monde d’après ressemble au monde d’avant « .

La filière doit faire des propositions de relocalisation. Nous avons perdu beaucoup de terrain ces dernières années, on doit être capable d’augmenter la production textile française de manière assez importante. Au travers du luxe, mais aussi des textiles techniques à valeur ajoutée.

Il est essentiel d’investir dans l’immatériel, la marque. Tout l’enjeu : convaincre le consommateur que ce qu’il paye plus cher à une valeur supérieure, travailler sur la durabilité, le design, la qualité.

Un projet à mener aussi avec les distributeurs, qui sont disruptés non seulement par la crise mais aussi par les nouveaux usages.

Le mot de la fin ?

Guillaume de Seyne : « La redécouverte du travailler ensemble, du collectif, des synergies, un acquis à ne surtout pas perdre ! »

Guillaume Gibault : « L’enthousiasme ! Une immense force pour la suite. […] On ne défend pas un made in France du passé, on est dans l’avenir ! On est train de construire, d’innover, on a besoin de souffle, d’énergie, de motivation, d’une nouvelle génération. C’est un moment de l’histoire improbable où on a tiré notre épingle du jeu et il faut continuer. »

Marc Pradal : « Il faut aussi parler de réindustrialisation. C’est-à-dire, les méthodes de conception, d’industrialisation, il faut que tout le monde fasse un geste (l’état accompagnant, le distributeur, l’industriel), que l’on repense les outils, les produits. Et il faut expliquer tout cela au consommateur qui est attentif à tout ça. Et les jeunes marques l’on bien compris et anticipé. C’est ce qui permet de réintroduire de la production sur le territoire français. »

Clarisse Reille : ‘Il faut des marques qui aient un sens, beaucoup de sincérité, qui intègre le made in France dans une vision plus large. »

Léa Marie: « Un vrai besoin de traçabilité, de durabilité. »

Agnès Pannier-Runacher clôture les échanges et évoque deux pistes à esquisser :

Une sur la filature, qu’il faut relocaliser pour être plus compétitif. La deuxième, relocaliser en France mais aussi se partager la valeur et créer des synergies avec d’autres pays relativement proches. Reconstruire une industrie Euro-méditerranéenne.