Nouveau: écoutez le premier PODCAST des Rencontres du Made in France !

Savoir-faire, transmission et formation :
un industrie de la mode française à réanchanter ?

 

 

Restez connectés : l’ensemble des podcast des Rencontres du Made in France vont être publiés dans les prochaines semaines !

 

Le 28 mars dernier au Carreau du temple à Paris, dans le cadre des rencontres du Made in France, le salon Made in France Première Vision proposait une conférence sur le thème de la transmission en association avec le Groupement de la Fabrication Française (GFF) : susciter des vocations, redonner un attrait fort à la profession, prolonger les transferts des connaissances…

L’industrie française de la mode bénéficie d’un héritage fort et d’une expertise pointue unanimement saluée à l’international. On constate qu’une nouvelle dynamique se met en place dans les métiers qui concernent cette industrie.

Cette conférence, véritable temps fort, a marqué cette première journée de salon avec une salle comble à l’écoute des différents intervenants réunis autour d’un modérateur de qualité  Dominique Jacomet, Directeur général de l’Institut Français de la Mode (IFM).

Comment attirer les jeunes vers les métiers et les parcours de l’industrie et pérenniser ainsi des expertises, des savoir-faire ? Comment ré-enchanter le travail dans la filière industrielle mode et assumer pleinement le choix d’un travail manuel et technique ?

Comment donner envie de travailler dans les différentes activités de l’industrie de la mode ? Comment intégrer les attentes, les préoccupations des millennials et réinventer ensemble un écosystème constructif et gagnant pour tous ?…

Autant de questions constituantes d’un long débat, que les intervenants-experts, invités par Première Vision, ont nourri grâce à leurs parcours, leurs expériences, leurs initiatives et leurs idées.

MODÉRATEUR : Dominique Jacomet, Directeur général de l’IFM – Institut Français de la Mode.

INTERVENANTS

  • Delphine de Canecaude, Co-fondatrice de Twenty Magazine, le premier média communautaire fait par et pour les 16/25 ans.
  • Rémy Faye, Directeur de production prêt-à-porter chez Céline.
  • Jean-Luc François, Responsable du comité de pilotage de la maison du savoir-faire et de la création et directeur général fondateur de l’association Jean-Luc François.
  • Mathieu Lesbats, Modéliste chez Chanel pour le prêt-à-porter (master stylisme/modélisme à l’ECSCP).
  • Olivier Toussaint, Co-fondateur du club des CHO (chief happiness officer) et de loptimisme.com

Dominique Jacomet a introduit le débat : notre période actuelle connaît un essor de la production de proximité. Malgré tout, l’industrie de la mode doit faire face au renouvellement des générations. La filière industrielle mode recrute mais peine à trouver des candidats.

 

Compte-rendu

Comment transformer le vent favorable qui souffle sur le Made in France ?

Mathieu Lesbats, représentant de la génération millennials, s’est découvert une passion et une vocation pour les métiers manuels dès l’enfance. Selon lui, on a perdu l’authenticité de la création manuelle à cause du digital. Les millennials veulent trouver un travail qui va leur plaire, avec des responsabilités et plus d’indépendance et de challenges. Ils veulent donner du sens à leur métier.

 

Delphine de Canecaude, qui s’intéresse à “la génération d’après”, pense que le rapport au travail est complexe. Il y a un grand paradoxe dans cette génération, qui est née avec un outil numérique entre les mains. Pour certains, cela leur donne une grande force, une grande détermination, une grande liberté. Pour d’autres, ce paramètre numérique peut être très paralysant. Selon elle, la plupart des jeunes sont réticents face à l’échange. Il faut savoir les challenger, tester leur capacité à aller au bout des projets tout en acceptant la contrainte. Elle reste persuadée que cette génération aime le savoir-faire, le travail de la main, le sens du détail, la créativité, les ateliers, les prouesses techniques et l’innovation. Ces métiers sont, pour eux, cependant très abstraits. Il faut les donner à voir et les faire exister. Cela relève d’un problème plus profond au niveau du système éducatif français. Les Etats-Unis ont un système éducatif beaucoup plus adapté, les élèves peuvent choisir les matières qu’ils ont envie d’étudier. L’idéal serait alors de pouvoir hybrider son parcours scolaire pour tester des savoirs. Twenty Magazine encadre, dans ce sens, les jeunes, en les rassurant et en leur permettant de prendre conscience de leurs capacités à entreprendre des métiers créatifs.

 

Selon Rémy Faye, il y a, au sein de cet écosystème de la mode, une réelle remise en question des formations, qui ne correspondent pas spécialement aux besoins des entreprises. Il a remarqué que les jeunes souhaitaient expérimenter des choses concrètes et se sentir responsabilisés. La maison Céline les fait donc travailler en mode “projet” pour voir ce qu’ils valent vraiment. Les grandes maisons se basent très souvent sur des apprentis formés en interne. Elles ont donc besoin de s’appuyer sur les expertises d’anciens pour la transmission du savoir-faire, d’où la nécessité d’un langage commun avec les façonniers. La jeune génération ne doit pas hésiter à aller découvrir le savoir-faire des artisans en province pour une immersion plus efficaces au sein des ateliers.

 

Pour Jean-Luc François, le cadre de vie est très important. Les ateliers ne travaillent plus de la même façon qu’avant. Il faut, de ce fait, s’adapter à l’époque actuelle et aux nouvelles attentes des marques. L’industrie de la mode, et plus précisément le secteur de l’artisanat, est un secteur en mutation. Aujourd’hui, les créateurs d’entreprises de mode doivent être polyvalents. À travers la Maison du savoir-faire et de la création, il constate que de plus en plus de jeunes veulent revenir à ces métiers de la main, qu’il appelle d’ailleurs “l’intelligence de la main”. Les jeunes ont besoin d’expériences et d’un accompagnement intelligent. Il faut travailler différemment dans une démarche d’intelligence collective.

 

C’est d’ailleurs la mission d’Olivier Toussaint, qui réunit des managers afin de les stimuler autour du “bien vivre” en entreprise, grâce à des méthodes intelligentes comme le “design thinking” ou le “moodstorm” («je râle donc j’innove» libère le pouvoir d’agir des participants en s’appuyant sur leur curiosité et leur créativité). Selon lui, un réel retour à l’humain est en train de s’opérer dans les entreprises, il faut aider les dirigeants dans la conduite du changement.

 

La question qui se pose aujourd’hui est : quelle sera la place de l’être humain dans l’entreprise de demain ? Pourquoi veut-on inciter les gens à se sentir bien en entreprise ? Pour qu’ils y restent, qu’ils accompagnent le plus longtemps possible la transition digitale et l’automatisation des chaînes de production, pour qu’ils développent leur créativité et l’intelligence émotionnelle.

 

Dominique Jacomet a introduit le débat : notre période actuelle connaît un essor de la production de proximité. Malgré tout, l’industrie de la mode doit faire face au renouvellement des générations. La filière industrielle mode recrute mais peine à trouver des candidats.
Quelles sont les bonnes pratiques et les initiatives pour faciliter la transmission du savoir-faire ?

Jean-Luc François a lancé un atelier coopératif dans lequel a été mis en place un plateau de compétences mutualisées. Les créateurs doivent être polyvalents et se responsabiliser pour valoriser leur travail. Il est important d’actualiser ses compétences en permanence, en fonction des nouveaux besoins et nouvelles méthodes de travail. Il est également important de mettre en valeur le savoir-faire des régions et de les aider à recruter. Il faut revaloriser le statut des façonniers, car ils font partie intégrante de la création française. Ils ont un savoir-faire unique et reconnu, et sans eux la mode n’existerait pas.

 

Rémy Faye a constaté une restructuration de ces méthodes de travail au sein des ateliers français. Ils sont plus réactifs, savent mieux s’adapter à la cadence des collections et aux exigences des donneurs d’ordres. Le façonnier français est donc moins compétitif qu’un atelier italien, par exemple, mais plus efficace. Il est essentiel que s’instaure une véritable relation de confiance entre les façonniers et les marques. Selon lui, un métier technique ne s’explique pas, il se pratique. La maison Céline travaille beaucoup la transmission via le tutorat. La marque réintègre les anciens salariés à la retraite pour leur permettre de former la nouvelle génération. La maison permet aussi aux équipes d’intégrer, pendant quelques jours, les ateliers des façonniers, pour mieux les comprendre, pour instaurer un langage commun et une relation de respect du travail de l’autre. Il est important d’instaurer un échange, le lien humain étant essentiel pour une bonne transmission.

 

Pour Olivier Toussaint, il faut s’inspirer de tout sans faire exactement la même chose que les autres. Il est important de valoriser le parcours des salariés en entreprise, en les récompensant pour leurs idées et leur travail. C’est aussi le secret d’une collaboration pérenne. Avec de la créativité et en repensant – ensemble – l’entreprise, il est possible de changer les choses et d’améliorer les conditions de travail. Aujourd’hui, l’erreur est le premier moteur de l’innovation. Il faut faire vivre une expérience collaborateurs et faire des salariés des prescripteurs en leur permettant de transmettre leur savoir-faire à leurs remplaçants. La notion de confiance est le secret dans la conjoncture actuelle.

 

Delphine de Canecaude, qui organise régulièrement des ateliers avec les millennials dans le cadre de son magazine, milite pour la mise en place d’un programme d’ateliers sur les métiers de la mode et les métiers de l’artisanat et pour plus de voyages scolaires dans des ateliers de façonniers à travers la France. Selon elle, le monde médiatique doit valoriser les écoles et les mettre en avant. Il faut ouvrir le champ de la réussite. Cela passe aussi par l’utilisation intelligente des réseaux sociaux, pour montrer et démontrer le savoir-faire des artisans. Ces nouveaux supports digitaux étant très regardés par les millennials, il serait donc intéressant et efficace d’expliquer ces métiers sur les réseaux sociaux, via des démonstrations vidéo et des témoignages.

 

Mathieu Lesbats pense qu’il faut accompagner les jeunes dès la 3ème et privilégier les formations en apprentissage. Les professeurs et conseillers pédagogiques doivent leur donner des clés pour les éclairer sur ces métiers. Des témoignages d’entreprises au sein des écoles, des immersions de professeurs au sein des ateliers pour comprendre les nouveaux enjeux et les nouvelles pratiques, la création d’écoles ou de centres de formations internes aux entreprises, seraient des solutions intelligentes. Des collaborations écoles / entreprises semblent donc essentielles.

Dès l’embauche, les futurs salariés doivent savoir qu’il y aura dans leur mission une part de transmission. Les RH doivent donc être au cœur de l’entreprise. Il faut aider les ateliers et les façonniers à raconter des histoires, leurs histoires, à digitaliser leur savoir-faire pour donner à voir, à la communauté des millennials, leur travail du quotidien.

 

Quant aux écoles, il faut qu’elles privilégient des formateurs issus du monde du travail, ayant une expérience concrète en entreprise. Ils seront plus à même de connaître les attentes, les besoins et la réalité du métier, pour davantage d’efficacité dans la transmission. Les formateurs ont un devoir d’honnêteté et de transparence avec les étudiants qui souhaitent s’orienter vers ces métiers de la main. Il faut leur faire part des contraintes du métier et ne pas mentir sur ce que seront les missions.

 

Une chose est sûre, le lien écoles-entreprises doit être encore plus fort. La création de formations en interne, dans le but de faire évoluer les salariés, est indispensable pour remettre au goût du jour leurs compétences.

 

La mode aura toujours besoin de petites mains car les matériaux souples doivent se manier avec délicatesse et précision pour être à la hauteur des attentes des marques et des clients.