Jean-Luc François : « La formation, un enjeu crucial »

« Le made in France a toutes ses chances, à nous de les saisir… »

Formé dans le studio d’Yves Saint Laurent et longtemps créateur de collections d’accessoires et de tissus, Jean-Luc François a inauguré en 2010 son propre atelier de formation aux métiers de la mode, dans lequel il multiplie les synergies entre savoir-faire traditionnels et innovation. À l’occasion du salon, il nous dévoile son regard sur la qualité des cursus français…

Jean-Luc François est Responsable du Comité de pilotage de la Maison du Savoir-Faire et de la Création et Directeur Général Fondateur de l’Association Jean-Luc François.

 

La France possède de nombreux établissements dédiés à l’univers de la mode. Que pensez-vous que la formation dispensée ?

Nos écoles de création demeurent de haut niveau et nous disposons également d’établissements de qualité dans les secteurs du merchandising ou de la communication… Autre point positif, ces écoles travaillent désormais en réseau et mutualisent de plus en plus leurs compétences.

 

Ces mises en réseau vous semblent essentielles ?

Absolument. Et nous avons d’ailleurs compris cela un peu tard. Aujourd’hui, beaucoup de créateurs à la tête de grandes maisons de mode sont étrangers et, si nous avons perdu la main, c’est notamment en raison du manque de puissance de nos réseaux. La France s’est reposée sur ses lauriers -trop sûre d’elle et de son statut de Paris, capitale de la mode – se laissant distancer par d’autres systèmes, d’autres pays, d’autres écoles.

Or, nous n’avons pas le monopole de la mode. Il n’y a jamais de monopole ! Heureusement, depuis 2/3 ans, les choses bougent. La concurrence entre écoles s’efface au profit de bonnes relations qui rendent la formation française plus forte face à la compétition internationale. Tout cela crée un cercle vertueux qui, hélas, n’affecte pas suffisamment les filières plus techniques.

 

Ce secteur vous semble le maillon faible ?

On a beaucoup oublié la transmission pendant des années. Les métiers de la main ont été désertés alors qu’ils valent de l’or. Ce sont les bras armés de la création, de ce luxe français que le monde entier nous envie. Trop de professionnels partent à la retraite sans que la relève ne soit assurée. Dans la plupart des lycées professionnels, les cours de style sont plus nombreux que les heures de technique. Résultat ? Nos jeunes ne savent pas coudre. Et les entreprises ne trouvent plus de mécanicien modèle pour monter un premier prototype ou réaliser une boutonnière à la main. Plus personne n’excelle dans la finition. Il faut transmettre et revaloriser ses savoir-faire pour regagner des marchés. Redonner du temps et de la noblesse au technique.

 

Les créateurs le disent tous : savoir coudre est irremplaçable. Certains lycées ont tout de même compris ces enjeux ?

Certains établissements ont rétabli des filières techniques de qualité. Mais la formation demeure encore trop inégale.

Par ailleurs, les maisons de luxe créent aussi leurs propres écoles pour pallier ces carences… Chanel a réhabilité ces filières avec sa politique des métiers d’art, LVMH inaugure des ateliers d’excellence…

De plus en plus de maisons créent leurs propres centres de formation. Certains façonniers proposent également des cursus sur mesure au sein de leurs propres ateliers, adaptés aux mutations de la mode, à la multiplication des collections…. Tout cela participe à rajeunir l’image de notre univers. Et c’est indispensable.

 

Jean-Luc François participe à la Conférence :
« Savoir-faire, transmission et formation : une industrie de la mode à réenchanter ? »
mercredi 28 mars à 18h30 / en savoir plus

 

Vous avez-vous-mêmes mises à l’épreuve ces réflexions avec la création de votre propre atelier de formation…

J’ai créé en 2010 « l’association Jean-Luc François » qui vise justement à répondre aux besoins de main d’œuvre qualifiée pour les métiers de la mode. Cet atelier est un peu un laboratoire, nous sommes là pour former mais aussi pour apporter de nouvelles idées et penser demain. Nous venons par exemple de lancer un test, le premier atelier coopératif. Un espace qui réunit toutes les compétences : travail des pièces à manche, flou (mousseline)…

Ici, les personnes formées apprennent à travailler ensemble et partager leur savoir-faire. Mêler les compétences contribue aussi à revaloriser ces métiers.

 

De quelle façon ?

En rendant les personnes responsables de la production. Dans cet espace mutualisé, chaque personne sait qu’elle joue un rôle important dans la collection à venir. C’est une façon d’anoblir la technique, de donner de la hauteur de vue. Dans le même esprit, une partie de notre espace est réservé à de petites expositions qui permettent de découvrir d’autres façons de produire. Cet atelier est aussi un lieu culturel, ce qui valorise les artisans et nourrit leur imaginaire.

 

Cette synergie des métiers est précieuse mais le plus important ne reste-t-il pas l’innovation ?

Tout est lié. Cela témoigne d’une adaptabilité, d’une nouvelle façon de penser le métier. Le digital est essentiel dans cette évolution et ce n’est pas une question si difficile. Mes stagiaires intègrent cet univers très facilement et celui-ci ne gomme pas le travail de la main. Ils sont complémentaires. Nous travaillons avec des découpes faites au laser, puis nous brodons et exécutons les finitions à la main. Les nouveaux produits mixent l’excellence d’un savoir-faire et les techniques en 3D.

 

L’avenir tient à cette alliance entre technique traditionnelle et digitalisation ?

Certains gestes demeurent irremplaçables. Dans d’autres cas, l’introduction de la digitalisation permet d’aller plus vite. Tout cela passe par une synergie entre les savoir-faire, et une transmission. Dans mon atelier travaillent deux femmes, l’une de 62 ans et l’autre de 22. La communication des savoirs se fait à double sens, avec une vraie fluidité. Cette question de la transmission est d’autant plus stratégique que l’on ressent un réel regain d’intérêt pour le made in France.

Des marques étrangères choisissent de produire dans notre pays, de plus en plus sensibles à cette image de savoir-faire d’excellence. Une jeune génération souhaite désormais consommer local…. L’avenir est là, c’est à nous de le saisir !